Technologie et société : un jeu de miroir déformant

Parler technologie de rupture c’est aussi prendre le temps nécessaire pour évaluer les conséquences de cette innovation sur l’Entreprise et plus globalement sur l’Humanité. Un questionnement nécessaire, utile qui ne doit néanmoins pas se faire au détriment des finalités mercantiles.

Comment concilier innovation technologique, éthique et business. C’est un sujet clé que rencontrent beaucoup d’entrepreneurs aujourd’hui.

Pour échanger sur ces grands enjeux, j’ai rencontré une personne de plus en plus influente dans notre écosystème digital : Eric Salobir. Il est l’expert officiel en nouvelles technologies de l’Eglise, et président du réseau international OPTIC. Ce Think tank est aujourd’hui soutenu par plusieurs géants de la tech comme Reid Hoffman (fondateur de Linkedin et investisseur), Carlo d’Asaro Biondo (COO Google), Joichi Ito (directeur du MIT Media Lab), ou encore James Manyika (président du McKinsey Global Institute.)

Notre interlocuteur s’est prêté au jeu d’une interview plus atypique, avec des questions plus personnelles. Une occasion pour nous de mieux connaître Eric Salobir et le réseau OPTIC.

Progressiste ou conservateur ?

Je dirais progressiste. On doit s’appuyer sur le trésor du passé et du présent, mais en gardant un esprit tourné vers l’après / le lendemain.

Sillicon Valley ou Vatican ?

L’un de va pas sans l’autre. La Sillicon Valley pour la structure technologique, le Vatican pour le sens.

“Business first” ou “ethic first”?

C’est tout l’intérêt du concept d’«ethic by design » prôné par le réseau OPTIC : réussir à concilier les deux. Créer de la valeur à partir des valeurs. En quelque sorte ne plus avoir à choisir entre profit et éthique.

« Homme augmenté » signifie-t-il inéluctablement « Homme meilleur » ?

C’est toute la question soulevée par le transhumanisme : est-ce que « plus » est forcément mieux ?

Je ne le pense pas. Prenons l’exemple de la mémoire. Est-ce une bonne chose qu’avoir une mémoire deux fois supérieure ? Quid de l’hypermnésie, qui est, rappelons-le, une pathologie ? La difficulté d’oublier n’est pas facile à gérer d’un point de vue psychologique… l’oubli est même parfois curatif. Dans cette situation, le « plus » devient alors « trop », par rapport à ce que l’humain est capable de gérer.

Médecine prédictive, justice prédictive … pourra-t-on tout prévoir ? Quels en sont les risques ?

Un point clé la démarche d’OPTIC est de lutter contre le fantasme du réductionnisme*. Tout ne se prédit pas, tout ne se calcule pas, tout n’est pas qu’une affaire de 0 ou de 1. Il y a une part d’irréductible dans l’Homme. Elle restera le facteur qui ne pourra jamais se prédire.

D’autre part, penser que nous pouvons annuler le risque grâce à la machine est un pur fantasme. Vendre ce paradigme est dangereux. Nous avons aujourd’hui une société qui accepte de moins en moins le risque.

La tendance de fond est alimentée par cette proportion réductionniste. C’est en quelque sorte la relecture du mythe Prométhéen… Il ne faut pas confondre le monde avec la vision qu’on s’en fait. Le prédictif reste une modélisation, pas la réalité.

Il faut pouvoir garder cette différence faute de quoi nous pouvons tomber dans la confusion. Il faut croiser les perspectives. La perception que l’IA a de la justice n‘est pas la justice, c’est une image.

Une majorité des questions soulevées par la technologie aujourd’hui sont en fait de vieux débats autour de sujets clés : la répartition de la richesse, la dignité de l’homme, etc. Est-ce vraiment la technologie qui est problématique ? ou n’est-ce pas plutôt notre modèle économique ?

La technologie est un produit de la société aux deux sens du génitif : elle en est le fruit, mais elle la transforme aussi en retour. Une même technologie qu’elle soit portée par la Sillicon Valley ou un pays au régime fort portera des fruits différents. La technologie porte intrinsèquement les mêmes qualités et défauts que la société qui la développe, et elle les amplifie souvent. C’est un jeu de miroir, parfois déformant.

Il peut ainsi devenir complexe de discerner la genèse d’un problème : vient-elle de la technologie elle-même, ou bien de la société ?

La technologie peut – elle nous permettre de nous connecter davantage à Dieu ?

h_eza5yoh2ouf5gbmvhqo4mvpcg.jpgC’est toute la tension entre interactivité et intériorité.

La technologie nous connecte à l’extérieur. Elle est exogène à notre corps (tout du moins pour le moment). Une abondance de technologie va nous divertir au sens pascalien et potentiellement nous éloigner de l’intérieur (conversion).

Néanmoins, nous voyons aussi fleurir des applications sur la méditation, la prière, etc. qui vont tenter de retourner cette situation. Ainsi, un même téléphone peut nous permettre d’un côté de méditer, de prendre du recul et d’un autre nous rendre complètement passif par addiction. Cela illustre la capacité de résilience de l’humain face aux technologies qu’il emploie.

3 ambitions pour OPTIC ?

Avant tout, accompagner la société vers ce qui nous semble bon pour elle et le meilleur pour l’Homme. Je précise que nous n’avons pas le projet de penser pour les autres, ni être un lobby, mais de susciter la conversation entre toutes les parties prenantes pour permettre une vue plus large des situations et des décisions concertées.

Plus particulièrement :

  • Réussir à ne plus opposer développement technologique et éthique, dans les esprits.

Autrement dit, garantir que la technologie ait un impact positif sur l’économie et la société tout en permettant le développement des entreprises.

  • Aider les Hommes à prendre conscience qu’il est nécessaire de repolitiser la technologie.

En effet, la technologie n’est pas seulement un sujet de technocrates. Elle est également bien plus qu’un outil. Elle est une porte ouverte sur notre projet de société. Nous devons être capables de penser cet au-delà.

Si vous me dites de quelle société vous rêvez, je vous dirai de quelles technologies vous aurez besoin.

  • Enfin, que le réseau OPTIC soit de plus en plus connecté avec le monde de l’entreprise et les services publics.

J’aimerais qu’OPTIC soit vraiment perçu et reconnu comme acteur qui éclaire les décideurs, qui les aident à prendre du recul.

*Au sens le plus large, on appelle réductionnisme la position selon laquelle une théorie, un domaine de discours ou un concept peut être expliqué, défini ou subsumé sous un autre.

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